9 mai 1873 : l’euphorie sur les marchés boursiers touche à sa fin. La bulle immobilière qui s’était formée depuis les années 1860 éclate. La bourse de Vienne, berceau de la crise perd ce jour-là 30 % de sa valeur. Ce krach plonge alors le monde occidental dans une phase récessive. Les historiens s’accordent à dire que cette période débute en mai 1873 et se termine en 1896, et considèrent cet intervalle de temps comme la première « Grande Dépression ». Durant cette période, la France connaitra également un autre krach en 1882, considéré même comme plus violent que celui de 1873. Le krach de Vienne ou plus largement l’insouciance et la frivolité de cette période ont d’ailleurs été source d’inspiration et de dénonciation chez les intellectuels, à l’image de Johann Strauss avec son opérette en trois actes « La Chauve-Souris » paru en 1874, ou encore Emile Zola avec son roman « La Curée » en 1871. A travers cet article, nous allons nous pencher sur l’origine et la propagation de ces crises de la fin XIXème siècle, mais également nous intéresser aux conséquences sur l’économie réelle.
Une crise provoquée par différents mécanismes
Un krach favorisé par une politique industrielle libérale :
La Révolution industrielle, qui commence à l’aube du XIXème siècle a engendré une expansion économique et une urbanisation qui s’accélèrent au cours du milieu du XIXème siècle. Cette urbanisation est d’abord dopée par des innovations telles que le procédé Bessemer, conçu en 1855 par l’industriel britannique Henry Bessemer. Cette technique a permis une réduction importante du coût de fabrication de l’acier, tout en garantissant une résistance bien meilleure que celle du fer. Ce procédé a alors permis la multiplication des réseaux de chemins de fer mais également le développement urbain puisque l’acier était employé pour les façades des immeubles qui sortent de terre. Ces aménagements du territoire favorisent le dynamisme des échanges et l’émergence de nouveaux centres mondiaux dans une économie marquée par les balbutiements de la financiarisation. A Paris, cette urbanisation galopante a débuté sous le Second Empire avec les réformes du préfet de la Seine, le Baron Georges Eugène Haussmann. Il fait construire des immeubles modernes, dans un style que l’on qualifiera par la suite d’hausmmanien. Ces immeubles d’un nouveau genre, bénéficient d’un phénomène de mode et sont utilisés pour réaliser des plus-values spéculatives. Le secteur de l’immobilier attire alors des investissements, financés en grande partie par des banques et des fonds d’investissement, comme les frères Pereire qui sont par exemple à l’origine de l’aménagement du quartier Monceau dans le dix-septième arrondissement de Paris. En Allemagne, cette période d’expansion urbaine qui s’accompagne d’une croissance économique forte de plus de 5 % par an est qualifiée de « Gründerzeit ». L’emballement des investisseurs est également intensifié par les dividendes à deux chiffres que proposent les banques, notamment la Deutsche Bank en Allemagne. La banque joue alors un rôle double dans cette crise. D’une part en finançant à outrance les projets immobiliers dans les grandes capitales européennes de l’époque, elle participe à l’alimentation de la bulle spéculative immobilière et d’autre part, avec des dividendes très attractifs, incitant les investisseurs à acheter des actions de ces banques uniquement pour son rendement et non en fonction d’une véritable solidité financière, ce qui alimente également une bulle dans le secteur bancaire. En Allemagne et en Autriche, cette euphorie est plus intense qu’en France. En effet, en 1873, la France ne s’est pas encore vraiment remise de la défaite de 1870 face à la Prusse. Le 4 décembre 1871, le parlement allemand, le Reichstag, vote la loi monétaire obligeant la France à verser 5000 milliards de francs, soit l’équivalent de cinq milliards de francs. Cette injection de liquidités vers l’Allemagne va se révéler profitable dans l’immédiat et va permettre de financer de vastes projets d’urbanisation et de construction de réseaux ferroviaires. Mais ces investissements à outrance, vont entrainer l’alimentation de bulle spéculative dans ces secteurs, l’utilisation de ces réparations financières va se retourner contre son bénéficiaire. La loi monétaire a donc eu un rôle non-négligeable dans l’alimentation de la bulle. La prospérité à court-terme et la bulle spéculative qui caractérisent l’économie allemande a également des répercussions similaires dans d’autres pays. En effet, cette période est marquée par l’essor des théories libérales d’économistes comme Adam Smith ou David Riccardo, estimant que le libre-échange est un jeu « gagnant-gagnant ». Les économies deviennent de plus en plus ouvertes et de ce fait de plus en plus interdépendantes. Ainsi, l’Autriche et l’Europe d’une manière générale profitent en quelque sorte de la prospérité de l’Allemagne et de l’optimisme de ses investisseurs. L’alimentation de la bulle immobilière prend une ampleur telle que durant l’année qui avait précédé le krach, les prix de l’immobilier dans les capitales européennes avaient plus que doublé. Par ailleurs, la spéculation intervient également dans le secteur ferroviaire, qui profite également d’innovations telles que le procédé Bessemer. Aux Etats-Unis, le krach de mai 1873 entraîne la quasi-faillite de la Northern Pacific Railway. La situation financière de l’entreprise s’était d’ailleurs aggravée avec la faillite de son créancier, la banque Jay Cook le 18 septembre 1873. Pour survivre à la crise, la Northern Pacific avait été contrainte d’opter pour un plan d’austérité, dans une Amérique en pleine récession. Dans cette situation particulière, la compagnie était confrontée à d’importants retards de pose de rails. Ces poses de rails, qui passaient dans des territoires indiens avaient entrainé de violents combats entre l’armée américaine qui escortait la compagnie et les amérindiens, ces derniers voyant ici une atteinte à la souveraineté de leur territoire.
Des signaux annonciateurs :
D’une manière générale, il avait été déjà constaté un essoufflement de la frénésie des investisseurs dans le secteur ferroviaire, au début des années 1870, la croissance de la production commençait déjà un ralentissement. Cette crise est donc liée à un trop-plein d’investissement engendrant une surproduction. Ce surplus d’offre est également visible dans le secteur primaire. A cette époque, certains pays développent à grand pas leur agriculture et bénéficie d’un avantage comparatif du fait de leur main-d’œuvre peu coûteuse. C’est le cas de l’Argentine, du Canada, de l’Argentine ou de la Russie. Ce surplus d’offre a alors entrainé une baisse des prix des matières agricole sur le marché, ce qui a impacté une part non-négligeable de la production en Europe de l’Ouest. A cette époque, le secteur primaire représentait encore une part importante de la richesse créée dans les pays les plus développés. A titre d’exemple, 50 % de la population française vivait de l’agriculture en 1870. L’ensemble de ces faits a permis l’alimentation et l’éclatement de la bulle boursière et immobilière. Si la crise boursière a lieu en mai 1873 en Europe, elle éclate seulement en septembre de la même année aux Etats-Unis. Le krach entraine la fermeture de Wall Street du 20 au 30 septembre 1873. Les conséquences socio-économiques sont considérables dans l’économie réelle. Le krach de 1873 entraine une paupérisation de toutes les classes sociales, en particulier le monde ouvrier, confronté à une augmentation importante du taux de chômage. Cette apparition du chômage de masse peut s’expliquer par les plans d’austérité voire les faillites d’entreprises du secteur industriel, entrainant dans les deux cas des licenciements massifs voire des baisses de salaire. A cette époque, les états n’intervenaient pas sur le marché du travail, ce marché était par conséquent purement concurrentiel. Or, sur un marché concurrentiel l’offre est faite par les travailleurs et la demande par les entreprises. Et si la demande se contracte, on assiste à une offre supérieure à la demande, ce qui provoque un volume d’offre non-satisfaite, donc du chômage et une pression baissière des prix du marché, soit une baisse des salaires.
Une situation particulièrement tendue en France
Une récession prolongée en France :
Mais la récession en France s’est prolongée par le krach de janvier 1882. Considéré comme le krach le plus violent du XIXème siècle en France, l’élément déclencheur de cette crise est la faillite de l’Union Générale, une banque en pleine expansion à cette époque. Cette crise est corrélée avec une asymétrie de l’information puisque les investisseurs ne disposaient d’informations fiables au sujet d’opérations financières ou de données relatives à la santé financière de l’Union Générale. Initialement, l’Union Générale avait vu le jour en 1875 mais c’est à partir de l’arrivée en 1878 d’Eugène Bontoux, ancien banquier chez Rothschild, que la banque connaît un développement remarquable. Eugène Bontoux organise des opérations d’augmentation du capital de la banque, le faisant passer de 25 millions à son arrivée en 1878 à 100 millions de francs en 1881. La banque finance alors des projets d’infrastructure ferroviaire ou minière en France mais également en Autriche, dans les Balkans ou au Moyen-Orient, que la presse se charge de relayer. Cette bonne publicité, faites par des journaux financiers tels que « La Finance » ou « Le Clairon » suscite alors un certain engouement autour de l’Union Générale. Le prix de l’action est multiplié par six entre 1878 et la veille du krach, passant de 500 à 3000 francs. Cependant, la gestion de l’Union Générale était caractérisée par certaines irrégularités. Le bilan de certaines années pouvait être falsifié, les publications de résultats annuels pouvaient être des estimations optimistes et pouvaient être par conséquent déconnectés de la réalité. Les opérations d’émissions de nouvelles actions passaient par des pratiques visant à gonfler artificiellement le cours. En effet, certains anciens actionnaires pouvaient bénéficier d’achat d’actions à tarif préférentiel, à un prix trois ou quatre fois inférieur à celui du cours. D’une manière concrète, un bon nombre d’actions qui valaient par exemple 2000 francs n’ont été acheté que pour seulement 500 francs. Le problème est que le marché n’étant pas au courant de cette pratique, celui-ci a alors intériorisé l’idée que toutes les actions ont été achetées au prix fort, et que la banque est donc jugée par les investisseurs comme solide. En janvier 1882, le marché se rend compte de cette surévaluation. Entre le début et la fin du mois, le cours passe de 3000 à 500 francs et la banque, en défaut de paiement, est contrainte de faire faillite. Cette faillite entraine une crise systémique dans le secteur bancaire, d’abord parce que l’Union Général était un acteur important et d’autre part car le secteur bancaire va subir les conséquences de la méfiance des investisseurs. En effet, à cette époque la plupart banques ne faisaient pas de stricte séparation entre ses services de dépôt et d’investissement. Cette porosité a entrainé dans l’essor des financements non monétaires. En effet, étant donné que les banques ont un pouvoir limité de création monétaire ex-nihilo, c’est-à-dire à partir de rien, les banques ont alors financé un bon nombre d’investissements par financement non-monétaire, c’est-à-dire en prenant sur l’épargne de particuliers. A l’issue du krach, les particuliers se rendant comptant de la fébrilité du système bancaire avaient alors demander à ce que leur épargne soit retirée des banques. Ce mouvement de panique des investisseurs a entrainé la faillite de nombreuses établissements bancaires.
Des conséquences socio-politiques notables en France :
Dans cette situation, les banques n’ont pas pu rembourser l’intégralité des dépôts des particuliers et ont été contraintes d’arrêter net leurs investissements ferroviaires, miniers ou urbains. Cela a donc entrainé une baisse de la valeur de l’épargne de la population qui a alors dû moins consommer, et en parallèle les entreprises financées par les banques ont vu leur approvisionnement de liquidités s’arrêter net. Les entreprises ont dû licencier massivement, ce qui a créé du chômage, encore moins de consommation, il s’agit d’un cercle vicieux. Ce contexte économique tendu a alors été facteur d’instabilité politique en France. Le nouveau régime de la IIIème République doit faire face aux mouvements socialistes, constitués essentiellement d’anciens communards mais également d’anarchistes. L’une des têtes de cette contestation grandissante dans les années 1870 et 1880 est Louis Michel. Ancienne figure de la Commune, elle est condamnée par la suite à l’exil en Nouvelle-Calédonie. De retour en France métropolitaine en 1880, elle devient le porte-parole du mouvement anarchiste de l’époque. Les actions qu’elle mène dans les années 1880 sont inspirées des méthodes violentes et révolutionnaires de la Commune. Le 9 mars 1883, elle organise une manifestation pour les « sans-travail » avec Emile Pouget, créateur du journal anarchiste le Père Peinard. Cependant, cette manifestation tourne en émeute et se solde par des pillages de boulangerie et une intervention des forces de l’ordre, afin de mettre fin aux troubles. En parallèle, certains anarchistes se tournent vers des actions encore plus violentes, comme en témoigne la série d’attentats anarchistes du début des années 1890. Au printemps 1892, François Konigstein, surnommé « Ravachol » organise une série d’attentats à la bombe. Le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance dans la chambre des députés une bombe chargée de clous. L’anarchisme s’en prend même aux plus hautes figures de l’état. Le 24 juin 1894, le président de la République Saadi Carnot est poignardé par l’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio. Ce dernier meurt de ses blessures quelques jours plus tard. Ce climat délétère est fortement corrélé avec la situation économique de la période en France, marquée par la paupérisation des classes populaires. Le milieu ouvrier ne croit plus à la capacité de la République à améliorer leur sort. La IIIème République s’était surtout appuyée sur les milieux intellectuels et libéraux, mais pas sur la classe ouvrière. Sur le plan politique, la récession favorise la montée de Jules Guesdes, initialement anarchiste mais qui devient par la suite collectiviste. Il prend alors la tête du Parti ouvrier en 1879 qui devient le Parti ouvrier de France en 1882 et montre son opposition farouche à l’économie de marché et au capitalisme financier.
https://www.cairn.info/revue-economique-2010-3-page-421.htm#
https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_générale
https://fr.wikipedia.org/wiki/Krach_boursier_de_1882#cite_note-5
https://www.edubourse.com/guide-bourse/krach-vienne-1873.php
http://www.fb-bourse.com/le-krach-boursier-de-1873/